mardi 16 juin 2015

Bras de fer avec l'Allemagne - Les silences de Thomas Piketty.

Dans Marianne du 12 Juin, Thomas Piketty, dans un long et vigoureux interview, exige du gouvernement français qu'il sauve vite la Grèce, et l'Europe avec, en engageant immédiatement un bras de fer avec l'Allemagne. Il accuse celle-ci d'imposer la politique d'austérité à l'Union Européenne. Il faut y mettre fin "démocratiquement". Immédiatement, car le 30 Juin il sera trop tard: La Grèce sera condamnée à sortir de l'Euro, et à accepter une faillite avec ses conséquences. Le coupable en sera l'Allemagne bien sur, et encore plus la France, qui seule aurait pu fédérer la résistance aux soi-disant exigences allemandes et ne l'a pas fait, alors qu'elle aurait facilement trouvé des alliés.
Dans la position de Piketty on peut distinguer trois sortes de faits et arguments, un grand silence, et une condamnation:
  1. Ce qui est l'exacte vérité, avec l'autorité d'un historien de l'économie maintenant réputé.
  2. Ce qui serait vrai si la Grèce était un pays européen comme les autres.
  3. Ce qui est totalement faux, et relève du populisme digne de l’extrême gauche ou de l’extrême droite.
  4. On n'y trouve pas le plus important, comme par hasard: Ce qu'est la Grèce; ce qu'est devenu une monnaie fiduciaire.
  5. Quant au fonds de l'accusation, il tient en deux mots: pas démocratique. Ce qui justifierait la condamnation gravissime et sans appel.

Là où il a raison: 


Oui, nous vivons en ce moment une crise mondiale et complexe. Elle résulte de politiques erronées, et il faut en changer. 
Oui, la crise de l'Euro n'en est qu'un aspect. Piketty a déjà dit qu'il fallait taxer le capital lui-même, entendez par là la fortune. Nous avons déjà défendu ce point de vue, mais à la condition que la création d'un impôt sur la fortune soit limitée aux seules personnes physiques et accompagné d'une abolition progressive de l’Impôt sur le Revenu, et de celui sur les bénéfices des sociétés (IS) d'abord. Sur ce dernier point il n'est pas d'accord, mais laissons-le de coté.
Oui l'Allemagne a un grave problème démographique, et néglige sérieusement ses investissements à long terme. D'autres pays de l'UE aussi, d'ailleurs.
Oui, les Grecs sont dans l'impasse. Il leur est impossible de sortir de leur dette dans les conditions imposées par la Troïka (Commission, BCE, FMI). 
Oui, ils peuvent opter pour d'autres solutions que l'austérité imposée pour sortir de la dette. 
Il rappelle justement que l'Allemagne, en 1953 (Traité de Londres), a obtenu un moratoire sur sa dette consistant en une remise de dette de 60% et un nouvel échelonnement. 
Et en effet les Grecs, s'ils s'estiment lésés, peuvent porter leurs griefs devant la Cour de Justice de l'Union Européenne, dont la crédibilité grandit.
Ou encore ils peuvent imposer au monde leur propre moratoire, comme le fit le Directoire de la république française en 1797: banqueroute sur deux tiers de la dette pour laquelle étaient proposés des bons sur des biens nationaux, notamment les biens de l'Eglise que la Révolution avait confisqué. 
Tiens au fait, pourquoi l'Etat grec ne confisquerait-il pas les biens de l'Eglise Orthodoxe grecque? 

Ici nous abordons les silences de Piketty: Le gouvernement Samaras avait esquissé cette solution en 2013, mais en concluant un accord de joint-venture avec la dite église, laquelle, à propos, petit détail, n'est pas séparée de l'Etat grec!  
Imaginez-vous notre république, ou n'importe quel autre Etat de l'UE, concluant une joint-venture avec l'Eglise pour gérer des biens immobiliers échappant à l’impôt, une église qui conserverait un aussi large pouvoir politique et financier? 
Une église qui en 2011 eut assez de pouvoir pour être encore exemptée de la nouvelle taxe immobilière déjà "démocratiquement" votée pour précisément servir la dette? 
Une église dont les organismes ont un statut de droit public (voir ouvrage d'Isabelle Depret sur l’église orthodoxe grecque, L'Harmattan, 2009)? 
Une église dont le bilan et les comptes d'exploitation sont secrets? 
Une église dont le rôle spirituel et le rôle politique sont "intimement mélangés", dit le Professeur Polikarpos Karamouzis, un des rares promoteurs grecs de la séparation Eglise-Etat?  
Une église dont les dix milles popes et évêques sont payés par l'Etat? 
Une église dont l'actif net officiel n'est "que" de trois milliards de dollars, mais qui est actionnaire de la Banque Nationale de Grèce, qui est le deuxième propriétaire foncier du pays après l'Etat, et propriétaire entre autres de plusieurs milliers de kilomètres de littoral (intéressant! Combien vaut un mètre de cote d'une île grecque)?
La position et le pouvoir politique de cette église fait partie de ce qui interdit de considérer la Grèce comme une république ou une démocratie. 
Un autre facteur en est l'oligarchie des armateurs grecs constituant un pouvoir souverain de fait sur l'Etat grec, comparable à celui qu'avait l'état-major de l'armée prussienne sur le royaume de Prusse pendant plus d'un siècle. Même si le jeune Alexis Tsipras et son équipe constituent une bouffée d'air frais après la litanie des Caramanlis, Papandreou, Mitsotakis et autres Vénizelos se succédant grace à la double protection des armateurs et de l'église. Cette double tutelle aurait déjà du empêcher la Grèce d'entrer dans l'Union Européenne, sans parler de l'Euro.
Cette unicité de la Grèce tient à son histoire: Plusieurs siècles d'occupation ottomane (durant laquelle les fameux phanariotes grecs se sont copieusement enrichis), suivis de décennies de monarchie autoritaire imposée par l'étranger, ont isolé la Grèce de la lente évolution européenne vers la séparation Religion-Etat bien sur, mais aussi vers l'Etat de Droit républicain, vers le pouvoir représentatif défini par une constitution, en bref vers la démocratie que Piketty pare de toutes les vertus... en oubliant qu'elle est le fruit de la volonté des peuples d'aller vers plus de liberté, plus de justice, plus de solidarité, bref de moraliser leurs institutions... ce à quoi Piketty ne croit pas, dit-il, nous le verrons plus loin.

Là où il aurait raison, mais pas dans ce contexte: 
Oui, contrairement à l'Irlande, au Portugal ou à d'autres membres de l'UE ayant connu des difficultés, la Grèce est incapable de s'en sortir, et la politique imposée par la Troïka était irréaliste.  Et c'était visible dès l'origine. 
Mais ici, autre silence de Piketty: Par quels tours de passe-passe uniques la Grèce avait-elle donc réussi d'abord à devenir membre de l'UE, et ensuite membre de l'Euro? 
Grace au travail de falsification maintenant publiquement connu des comptes (cooking the books(1)) par Goldman Sachs, banque d'affaires américaine d'échelle planétaire. Et là c'est la Commission européenne elle-même, et les principaux gouvernements, qui ont été négligents, pas seulement le gouvernement allemand. Ainsi Jacques Delors, Otto Lambsdorff et d'autres désapprouvaient l'entrée grecque dans l'Euro. Et c'est la faillite de Lehman Brothers, autre banque américaine, qui précipita la crise financière de 2008 sans laquelle l'Euro aurait continué son petit bonhomme de chemin.

Là où il se trompe: 
Qualifier une pratique de "bureaucratique" donc néfaste, ou de "démocratique" donc vertueuse, est une pratique populiste. A ce titre, la nomination d'un amiral en chef à la tête d'une marine de guerre devrait se faire par vote de tous les marins et officiers sur la base d'une tête, une voix. Toute autre pratique peut aisément être qualifiée de bureaucratique: Un bureaucrate, c'est un fonctionnaire avec qui je ne suis pas d'accord! Aux Etats Unis, des juges et des shérifs (chefs de polices locales) sont élus. C'est "démocratique." La corruption et l'incompétence qui en résultent, observée pendant mes vingt six ans vécus là-bas, m'ont appris à bénir les pratiques "bureaucratiques" européennes dans ce domaine. 
D'après Piketty, si un gouvernement élu démocratiquement a signé un traité, et si quelques années plus tard les conséquences douloureuses de ce traité ne plaisent plus aux électeurs, le prochain gouvernement n'aura qu'a dénoncer le traité en blâmant son prédécesseur. A quoi servent les traités, alors? La France a encore une bonne réputation parce qu'elle respecte les traités. Serait-ce donc une faute? Il est vrai que Piketty, cohérent avec lui-même, dit dès le début: "Je ne crois pas aux principes moraux qui gouverneraient les peuples." Voila, il n'y croit pas.  Point. Ah. Je suis donc un grand naïf: Bien qu'ayant trente quatre ans de plus que lui, j'y crois encore. Je crois que les principes moraux du Conseil National de la Résistance étaient de loin supérieurs à ceux de Pierre Laval, et que ceux de Conrad Adenauer étaient de loin supérieurs à ceux de tous les politiciens allemands qui l'ont précédé depuis 1918. A part Walther Rathenau, vite assassiné par les Nazis.
Oui, la bureaucratie européenne engendre des réglementations complexes, tatillonnes et parfois courtelinesques. Mais elle le fait en appliquant des traités signés par nos gouvernements, eux-mêmes élus. Et si l'Euro connait tant de problèmes, c'est précisément parce qu'il n'existe pas d'institution européenne coordonnant les politiques budgétaires, fiscales, bancaires et sociales, on le sait. Les pères de l'Euro nous en avaient prévenus. C'est donc plus d'Europe qu'il nous faut pour le faire, et non pas moins. Là, Pierre Moscovici (cité dans l'article sur un ton tel qu'on comprend tout de suite qu'il est vendu aux bureaucrates de Bruxelles) a raison...
Oui, il faut plus de démocratie au niveau de l'UE. Mais il faut aussi pour cela que les peuples élisent des députés européens qui croient à l'Europe, au lieu d’être là pour la saboter, et pour se faire payer pendant qu'ils poursuivent leur vraie vocation politique chez eux.
Non, la zone Euro ne tourne pas exclusivement au profit de l'Allemagne. Je ne peux comprendre comment un économiste responsable peut sortir de telles énormités! De 1999 (création de l'Euro) à 2008 (début de la crise) l'économie allemande à cru de 17%, comme l'italienne, et la française de 21%. Tout le monde a chuté en 2009, et en 2014 l'Allemagne et la France se retrouvent à égalité à 18% de croissance depuis 99. Si vous n'aimez pas le PIB (comme moi),voyez les classements des patrimoines par tête comme celui du Crédit suisse à http://www.inegalites.fr/spip.php?article1393 et vous verrez que, pour les pays de la zone Euro, en 2013, les Français, Italiens, Hollandais, et même Espagnols et Grecs sont classés avant les Allemands! (Evidemment en Grèce les inégalités sont hallucinantes...)

La ou il se contredit:
La méchante Allemagne, dit-il, profite honteusement de l'endettement des pays petits et pauvres, en profite parce que sa "vertu budgétaire" lui permet d'emprunter à taux d'autant plus bas que ces pays doivent payer des taux élevés, et devrait les laisser tous (car on ne peut pas faire une exception pour la Grèce...) s'endetter joyeusement, tant que la décision de s'endetter est "démocratique." Cette "vertu budgétaire" n'est pas vertueuse, bien au contraire, dit Piketty. 
Mais en même temps l'Economist, le porte-parole planétaire de l'économie à l'anglo-saxonne que Piketty loue tellement (voir comment il décrit l'admirable rebond de l'économie américaine, grâce entre autres au même Quantitative Easing pour lequel il blâme la Banque Centrale Européenne), ce porte parole, donc, lance un cri d'alarme de portée mondiale dans son numéro du 15 Mai(2): Il démontre que les politiques actuellement pratiquées(3) constituent un mécanisme automatique et structurel d'accroissement de la dette mondiale (UE comprise), ce qui est jugé comme une super-bulle dangereuse! Alors, la dette? Pour ou contre? Mme Bruchon, prix Nobel d'Economie 2008 d’après le cartoonist Chappatte (dessin joint), avait t-elle eu raison ou tort? 

Allons plus loin.
Pour parler d'endettement à propos de l'Economie Sociale de Marché germanique (Allemagne, mais aussi Autriche, Suisse, Finlande, Suède et d'autres) il faut d'abord expliquer un désaccord bien plus fondamental entre ces pays et tous les autres, y compris l’Amérique, celui sur la notion même de monnaie fiduciaire.
Pour nous autres, battre monnaie doit rester un privilège régalien. C'est l'Etat qui émet, imprime, pilote la monnaie, y compris sa valeur et sa convertibilité, point. Le Mark allemand régalien s'appelait très correctement le Reichsmark. Il a sombré en 1945, laissant le souvenir d'années terribles.
Pour les Germaniques, il ne faut surtout pas laisser l'Etat toucher à la monnaie avec ses pattes sales. La monnaie est d'abord celle d'une communauté. C'est la confiance de cette communauté dans cette monnaie qui lui donne sa qualité fiduciaire. Cette confiance s'exprime à tout moment par des achats, des ventes, des évaluations, des crédits... qui sont autant de votes. Plus démocratique, tu meurs! Et c'est d'abord parce que l'Etat ne peut pas la manipuler que la confiance peut s'établir. Le Deutsche Mark ou le Franc suisse ne se souciaient plus depuis longtemps d’être convertibles en or comme le furent avant 1914 la Livre, le Dollar et le Franc. Nous autres voudrions que l'Euro devienne une monnaie régalienne avec laquelle on pourrait de nouveau faire joujou (dettes, dévaluations, dettes, dévaluations, quelle belle époque), et c'est évidemment impossible. Cela a fait la force de l'Euro depuis sa création en 1999 jusqu'à 2008, il était même trop fort, et cela a continué malgré l'Irlande, le Portugal, l'Espagne ou l'Italie. La Grèce, c'est autre chose...
Cela ne veut pas dire que la dette est interdite dans le dogme germanique. Pendant les trente années du miracle allemand, l'Economist s'alarmait de ce que les entreprises allemandes s'endettaient au delà du raisonnable auprès de la Deutsche Bank. Mais il avait tort parce qu'à cette époque la dette servait à investir et à croître. Elle était donc saine. L'école germanique ne dit pas autre chose. Ainsi, elle ne dit pas que la France est trop endettée, trop en déficit, trop taxée, elle dit que notre dette, notre déficit, notre pression fiscale ne sont pas suffisamment gérées, donc vont trop à la va comme je te pousse. Mais comme nous sommes très riches en patrimoine et comme nos chiffres sont quand même fiables, ce n'est pas encore trop grave. 

Que propose Thomas Piketty de faire maintenant? 
Je cite:
Engager un processus démocratique sur les questions de choix du déficit public, de la supervision de la BCE, du niveau d'investissement, de l'union bancaire, du mécanisme européen de stabilité, de la restructuration de la dette. 
A l'échelle de la zone euro bien sur.
Les sujets choisis ont un sens. Le déficit public et le niveau d'investissement public sont liés. 
La supervision de la BCE et le mécanisme de stabilité aussi, sauf que la BCE est là pour superviser, pas pour être supervisée... 
La restructuration de la dette, discutée à l'occasion de la dette grecque, se comprend.
Vouloir que tout ceci soit l'objet d'un processus "démocratique" est une excellente intention. Supposons que cela marche...
Ce qui en sortira, c'est plus d'Europe, même si elle est plus "démocratique", et non pas moins d'Europe!
Maintenant il y a un hic: Thomas Piketty dit que, dans ce processus démocratique, l'Allemagne comptera sur la base d'une tête, une voix.
J'entends d'ici la réponse de l'Allemagne et de beaucoup d'autres:
L'Euro est la monnaie du peuple de la zone Euro de l'Union Européenne.
Sa crédibilité vient de ce que le monde le reconnait, et le pratique, comme une monnaie digne de confiance, crédible. Une monnaie fiduciaire.
Non pas parce que c'est la monnaie de l'Allemagne. Même pas parce que ce serait la monnaie de l'Europe. Encore moins parce que l'institution émettrice, la BCE, serait désormais sous une tutelle "démocratique" fondée sur le suffrage universel.
Mais parce qu'elle est la monnaie de tous ceux dans le monde, individus, entreprises, banques, gouvernements, qui lui font confiance. Telle qu'elle est. En tout une population bien plus large que celle de la Zone Euro.

Bon. Mais alors, que faire?
Rien! La balle est dans le camp des Grecs. Comme le dit Piketty, c'est eux qui sont maîtres de leurs choix. Pas l'UE.
Seulement il leur faut surmonter le vieux défaut grec: ne plus arriver les mains dans les poches, mais venir en manches courtes et mettre toutes les cartes sur la table, exactement comme l'avaient fait les pères de l'Europe en 1950 quand ils ont entamé la négociation du Pool Charbon-Acier, ancêtre du marché Commun. Et répéter trois fois, le 18 Juin (réunion des Ministres des Finances de la zone Euro), le 25-26 Juin (Conseil Européen des Chefs d'Etat à Bruxelles) et le 30 Juin (échéance due au FMI) : "Voici une proposition ferme de réformes acceptées par notre parlement, et de moratoire de notre dette. C'est le mieux que nous puissions faire, voici pourquoi, et voici les garanties que nous offrons si vous acceptez. Si nous en sommes là, c'est en partie de notre faute, mais aussi de votre faute à vous, et vous le savez. Nous attendons votre décision."
Et j'espère qu'ils se sont déjà mis au travail.

Opinion personnelle d'André Teissier du Cros

(1) Comptabilisation inventive de commandes d'armement, excédents surestimés des caisses d'assurance sociale, confusions habiles entre fonds propres et fonds permanents...
(3) Notamment la pratique de la déductibilité des intérêts d'une dette, qui disparaitrait avec l'abolition de l’Impôt sur le Revenu, et qui en attendant se généralise.

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