jeudi 5 juin 2014

Quand les intermittents se mettent en grève…

La représentation de "Madame Butterfly" à l'Opéra Bastille et la soirée de ballets "Cullberg/De Mille" à l'Opéra Garnier ont été annulées, jeudi, en raison d'un préavis de grève. Des tournages et spectacles à Paris, Lyon, Marseille ou Montpellier ont également été interrompus pour cause de grève. Et cela va continuer.
Quand un gouvernement, cherchant désespérément 50 milliards d’économies par an, en arrive à improviser un maximum de dégâts humains, matériels, et économiques pour des économies de bout de chandelle, aussi bien dans la culture et l’industrie du spectacle que dans d’autres activités, c’est qu’on est proche de l’impasse budgétaire. Mais ici, nous avons aussi affaire au Medef, qui se veut intraitable quant au statut des Intermittents du Spectacle. Et ce cas-là est particulier pour plusieurs raisons.
Apprécions-le en chiffres :
Nous avons en France environ 112 000 intermittents du spectacle, c'est-à-dire les artistes (auteurs, musiciens, acteurs…), artisans et techniciens dont le gagne-pain est par nature même précaire. On ne sait pas si on montera un spectacle avant de l’avoir créé et répété ; on ne sait pas si une audience viendra ; et on ne sait pas pendant combien de jours, semaines, ou mois elle persistera.
Mais en attendant tous ces intermittents pratiquent un métier complexe. Il demande une formation bien sur, mais aussi une vocation réelle, un sens esthétique particulier qui dépend aussi de qualités très personnelles qu’on peut appeler le gout, le talent, parfois même le génie, et qui de toute façon dépendent beaucoup de l’expérience. Tous ces métiers spécialisés, pour mal payés qu’ils soient, ne sont pas à la portée de n’importe qui.
Unique au monde, le statut français d’intermittent fait l’objet de toutes les critiques. Responsable d’une part importante (1 milliard) du déficit total de l'assurance chômage (déficit 2014 de l’UNEDIC : 4,3 milliards), il est jugé trop coûteux, voire scandaleux par ses détracteurs. (Je n’ai jamais entendu accuser un régime quelconque de n’être pas assez couteux, mais passons.)
Pour bénéficier des indemnités de chômage dans le régime existant, l'intermittent doit justifier de 507 heures de travail (soit trois mois, à huit heures de travail par jour) pendant une dizaine de mois. Conçu pour couvrir le risque élevé de chômage dans le monde du spectacle, le régime d’assurance chômage des intermittents a été périodiquement rediscuté et renégocié. Il était prévu que ce régime viendrait à renégociation en 2014. Nous y sommes. Son déficit, dit la Cour des Comptes, est stable depuis 2007 à un milliard, soit 760 Euros par mois et par intermittent. Inutile de préciser que, comme partout, il y a des fraudes et des abus…
Mais d’un autre coté, seulement 3% des intermittents du spectacle se déclarent chômeurs, donc demandent à être assisté à cet autre titre. Autrement dit 97% considèrent que, avec ce régime, tout n’est pas facile bien sur, mais ils « s’en tirent. »
Et ce déficit total est stable depuis 2007 à un milliard… !
On peut franchement se demander si notre gouvernement avait besoin en ce moment même de s’embarquer dans cette galère.
Et d’un autre coté, la « culture », combien ça rapporte (soyons sordides, rien qu’un peu…) ?
Commençons au ras des pâquerettes : À Avignon, les hôteliers et restaurateurs font près de la moitié de leur recette annuelle pendant le mois du festival… Et il n’y a pas qu’Avignon.
Mais sautons à un autre extrême. La France est au 3e rang dans le monde pour les recettes du tourisme, de l’ordre de 45 à 50 milliards en 2013. Bien sur, l’incidence de nos intermittents sur ce chiffre est très faible car le gros de leur audience est indigène, mais attention, elle n’est pas nulle, et elle intervient dans ce qui fait l’attraction de la France, même aux yeux de ceux qui ne visiteront que nos restaurants. Ceci dit, voyons ailleurs.
Les Industries Créatives et Culturelles (ICC) emploient 1,2 million de personnes dans plus de 60 métiers et activités. Elles ont généré, en 2011, un chiffre d’affaires de plus de 74 Milliards (dont 61,4 Milliards directs et 13,2 milliards indirects). Près de 80% de ce montant est porté par les acteurs centraux de la filière (création, production, distribution, …) et 20% par les activités indirectes et induites par chacun des neuf secteurs.
Si l’on se concentre sur le poids économique direct de ces ICC (61,4 Milliards), on constate qu’il dépasse celui de grands secteurs industriels français tels que l’automobile (60,4 Milliards) ou le luxe (52,5 Milliards) et talonne les télécommunications (66,2 Milliards) et l’industrie chimique (68,7 Milliards). Le secteur des arts graphiques et plastiques seuls pèse près de 20 Milliards. Artistes visuels, designers, architectes et photographes représentent près de 300 000 emplois en France, devant le spectacle vivant (267 716 personnes et 8,4 Milliards) et la musique (240 874 personnes et 8,6 Milliards). Total de ces deux derniers : 17 Milliards. Nos intermittents y participent, cette fois, assez largement. Mais… voyons encore ailleurs.
En Novembre 2012 le Rapport Gallois sur la compétitivité des industries françaises souligne que les ICC sont l’un des pôles d’excellence mondial de la France et que leur développement revêt des enjeux d’influence et de géostratégie essentiels pour notre pays. J’ai du mal à imaginer que le rôle de nos intermittents puisse être négligeable dans cette compétitivité… (Remarquez en passant que Louis Gallois a de grandes qualités mais ne peut pas être soupçonné d’être un artiste du spectacle…)
Regardons ailleurs : La réforme du régime des intermittents laisse espérer des économies. Combien au juste ? L’UNEDIC a répondu : En cas de reversement des intermittents dans le régime général, l'économie ne dépasserait pas 320 millions d'euros par an quand ceux qui n'auraient pas ouvert suffisamment de droits au chômage pourraient alors toucher le RSA.
320 millions, alors que la valeur ajoutée qui peut être remise en question vole quelque part entre, à la louche et suivant comment on compte, 5 à 20 milliards… On croit rêver.
Oui, je sais, vous allez répondre qu’au bout de chaque proposition d’économies on trouve de tels raisonnements, mais que c’est l’addition générale de chaque qui doit atteindre 50 milliards. Oui, mais si on additionne de telles micro-réformes bout à bout, que restera-t-il à la fin de l’économie française ?
Je réponds qu’il y a bien mieux à faire pour sortir de la crise, et que notre Projet Taxe sur l’Actif Net sera bien plus facilement acceptable par les Français, qu’ils soient intermittents du spectacle ou qu’ils ne le soient pas. Si vous ne le connaissez pas, allez à http://www.comitebastille.org/p/blog-page_2362.html
André Teissier du Cros (opinion qui n’engage que moi, et ceux qui la partagent.)

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire