vendredi 22 février 2013

Si Goodyear avait été soumis à la Taxe sur l’Actif Net (TAN) à Amiens, elle n’aurait pas envisagé de fermer le site.

Laissons de côté les querelles épistolaires entre Maurice Taylor, CEO de Titan International, et Arnaud Montebourg, notre brillant Ministre dont le moins qu’on puisse dire est qu’il ne manque ni de pêche, ni de patriotisme.
Imaginons que notre réforme fiscale[1] ait été appliquée par le gouvernement Hollande à partir de 2013.
Goodyear-Amiens n’aurait plus à payer d’Impôt sur les Sociétés (IS), puisqu’il serait aboli.
Les salariés de Goodyear en France y compris les cadres étrangers résidents ne payeraient plus d’Impôt sur le Revenu (IRPP), ni de CSG, ni de Taxe Foncière.
Par contre la filiale d’Amiens, dont l’actionnaire est un étranger non résident, devrait directement payer la TAN pour compte de son actionnaire. Aïe !
Richard Kramer (RK), CEO de Goodyear qui n’a pas encore vendu ni fermé le site d’Amiens, serait celui qui se gratterait la tête depuis son bureau à Akron, Ohio, et non pas Maurice Taylor.
Comme d’habitude dans ces cas-là il irait demander conseil à Goldman Sachs (GS), orfèvre et gourou incontournable de la financiarisation mondiale. Ce dernier évidemment aurait du étudier notre réforme avec soin, et s’y connait plus qu’un peu en analyse financière.
J’imagine le dialogue :
GS : Evidemment, l’abolition de l’IS est en soi une bonne nouvelle.
RK : Oui, mais nous faisons peu de bénéfices en France.
GS : Donc il faut jouer sur les prix de transferts entre filiales, pour faire désormais apparaitre les bénéfices en France. C’est maintenant la France qui sera votre lieu privilégié pour toutes les marges que vous pouvez y déplacer. Vous devez étudier cela.
RK : C’est vrai. Mais cette TAN va nous couter très cher. L’Actif Net de la filiale d’Amiens n’est pas négligeable.
GS : N’exagérons rien : C’est une vieille usine dont l’équipement est amorti depuis longtemps. Mais il y a une première parade : Actualisez la valeur de vos investissements productifs, que vous n’avez plus besoin de gonfler pour faire sérieux vis-à-vis des banques. Réduisez au plus près la trésorerie d’Amiens en vous distribuant les dividendes correspondants puisqu’ils ne sont plus taxés. Réduisez les stocks au maximum en pratiquant strictement le Juste A Temps.
RK : Oui, mais cela n’ira pas chercher loin.
GS : Cela fera apparaitre un peu de trésorerie que vous pouvez vous payer en dividendes, puisqu’ils ne sont plus taxés.  Mais il y a mieux à en faire. Lisez bien : Dans ce nouveau code fiscal, ils ont maintenu la règle de l’ancien sur les dépenses de recherche & développement. Elles ne peuvent être traitées comme des investissements, et restent donc entièrement déductibles. La France était déjà intéressante en raison de son crédit impôt-recherche. Mais comme il n’y a plus d’impôts, celui-ci devient caduc. Par contre, il y a beaucoup mieux. Il vous faut diminuer votre Actif Net, n’est-ce pas ? Supposons que, toujours pour échapper a l’IS aux États Unis et ailleurs, vous déplacez un maximum de trésorerie à Amiens et les y investissez en recherche & développement pour l’ensemble de votre groupe. La France est très bien équipée en recherche sur les élastomères depuis très longtemps.
RK : Grâce à Michelin.
GS : C’est vous qui le dites, ce n’est pas moi, mais passons. C’est donc en France que vous allez faire des recherches aux dépends… du contribuable américain, puisque vous évitez autant d’impôts aux États-Unis ! Amiens peut graduellement devenir votre centre mondial d’innovation.
RK : Donc, il faut que je garde l’établissement d’Amiens ?
GS : Oui, parce qu’il y a mieux. Si vous prenez vis-à-vis du fisc français l’engagement de ne jamais vendre ce site pendant disons 20 ans, alors la TAN du site est appliquée à l’Actif Net moins une décote fondée sur la valeur présente de la somme qui vaudrait dans 20 ans le chiffre actuel de cet Actif Net au taux interne de 2.5%. En gros une décote de 50%.
RK : Fichtre ! Amiens est devenu un pactole ! (Bonanza, en américain courant.)
GS : Pour vous, si vous innovez et entreprenez à long terme, oui. Pour Goldman Sachs, pas du tout.
RK : Ah, bon ! Et pourquoi donc ?
GS : Toute notre insolente prospérité est fondée sur l’existence d’impôt sur le revenu sous toutes ses formes, accompagné de toutes les lois, chaque année plus compliquées mais plus juteuses pour nous, qui fixent la déductibilité des pertes, des amortissements et des dépenses, qui créent les niches fiscales (tax loopholes en américain courant), qui justifient les paradis fiscaux, le tout formant le traitement fiscal qui privilégie les actionnaires des seules entreprises cotées en bourse. La suppression de l’impôt sur le revenu et la généralisation d’une Taxe sur l’actif Net va avoir le même effet qu’avait eu, en 1932, l’abolition de la prohibition de l’alcool sur Al Capone et le racket des boissons alcoolisées. Nous Goldman Sachs  envisageons la fermeture échelonnée de tous nos établissements bancaires, qui va mettre sur le pavé une foule d’employés dont la haute qualification ne servira plus à rien. Évidemment, comme ils sont, euh… assez bien payés, cela fera une économie. Mais je viendrai vous demander un emploi assez rapidement. Je pourrai alors vous aider d’abord à sortir Goodyear de la bourse pour redevenir une firme privée, puis à utiliser les nouveaux crédits a très long terme qui vont être disponibles en France et en Europe, et dont l’emploi permettra de réduire le montant de la TAN pour le même genre de raisons…
RK : Sortir Goodyear du marché boursier ? Mais vous n’y pensez pas !
GS : Pourquoi pas ? Robert Bosch et de nombreuses autres grandes entreprises européennes de votre taille vivent très bien sans être cotées en bourse !
RK : Et mes stock-options, alors ?
GS : Ah… on ne fait pas d’omelette sans casser les œufs, nous l’avons-nous-mêmes suffisamment répété depuis trente ans… Vous vous souvenez : TINA. There Is No Alternative. Il n’y a pas d’alternative !
RK : En somme, pour échapper à cette TAN, nous sommes contraints d'innover, et d'entreprendre à long terme?
GS: Oui. Mais après tout n'est-ce pas ce que fit votre propre fondateur, Charlie Goodyear, au 19e siècle?
 RK. Je vais y réfléchir.




[1] Abolition de l’IS, l’IRPP, la CSG, la Taxe Foncière et les Droits de Succession. Généralisation de l’ISF qui devient une taxe sur tous les patrimoines des seules personnes physiques à partir d’un actif net de 50,000 Euros.

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