samedi 21 mai 2011

Ève et la Financiarisation

Si le Bon Dieu ne voulait pas qu’Ève cueille la pomme de l’arbre de la connaissance, il n’avait qu’à placer les branches de l’arbre un peu plus haut.

Un fruit vite cueilli et caché…Ni vu ni connu. Mais s’il faut grimper à l’arbre, alors on devient visible, et le résultat n’est plus immédiat, donc devient aléatoire.
C’est le grand philosophe Leopold Kohr qui écrivait cela dans son classique The Breakdown of Nations, en introduction à son grand message : C’est l’occasion qui fait le larron, c'est-à-dire la certitude de l’impunité. Un gang de délinquants d’une banlieue à risques agressant le conducteur de l’autobus ou pillant et vandalisant le dernier magasin non ethnique du quartier, ou bien la foule berlinoise de 1934 pillant un magasin juif sous les regards hilares des SA en uniforme pendant que la police est ailleurs, ou bien le voyou arrachant le sac à mains d’une vieille dame seule et sautant par-dessus le portillon du métro, ou bien la foule Hutu encouragée par une propagande de haine et couverte par l’armée s’encourageant graduellement à massacrer huit cent mille Tutsis au Rwanda en 1994, tous fonctionnent ainsi par sentiment d’impunité. C’est ce sentiment qui est, non pas le moteur, mais la condition nécessaire de la violence sans contrôle. Aucune civilisation, aucune culture respectueuse du prochain, aucun sentiment de décence ne peut seul suffire à contenir alors l’amplification de cette violence. Son succès immédiat l’encourage très vite, car l’impunité est toujours précaire, donc il faut en profiter vite pendant qu’il est temps, while the going is good…
La perception de l’impunité est donc ce qu’il faut combattre si nous voulons étouffer la violence délictueuse ou criminelle dans l’œuf. Comment ?
Nous connaissons deux outils, dont l’efficacité a été démontrée depuis des siècles. Tous deux, de manière différente, empêchent cette perception de s'éveiller. L’un agit à long terme, mais est impuissant sans l’autre, qui, lui, agit immédiatement. Mais ces deux outils sont aujourd’hui oubliés, combattus, ou négligés.
Le premier outil est l’éducation. Quand Platon racontait aux Athéniens la légende de l’Anneau de Gygès qui rendait ce dernier invisible (perception d'impunité maximale) et lui permettait de commettre des crimes impunis, il s’en servait pour discuter du concept de justice ; mais la légende fut ensuite maintes fois utilisée pour ajouter que l’illusion d’impunité encourage fatalement le criminel à poursuivre celle-ci toujours plus loin avec de plus en plus d’habileté, jusqu'à ce qu’il rencontre l’occasion de sa chute qui sera alors d’autant plus dure (un sujet au romantisme inépuisable, voir l’Anneau des Nibelungen et le Crépuscule des Dieux…). La perception d'impunité en matière de fraude financière n'a rien de romantique mais fonctionne de même. Voyez comment ont fonctionné Bernard Madoff, Jérôme Kerviel ou Jean-Marie Messier.
C’est l’éducation qui forme l’enfant à se méfier de toute apparence, l’impunité étant une apparence spécialement dangereuse. Immanuel Kant complétait cette leçon en écrivant qu’il faut faire le bien et poursuivre la vérité non par crainte de Dieu ni par peur du gendarme, mais parce que c’est le bien et c’est la vérité. Ainsi l’éducation nous rend méfiants et donc hésitants devant une perception d’impunité, sceptiques quant aux résultats escomptés, et surtout sensibles à d’autres valeurs que le gain immédiat. Mais cette perception, même très atténuée, reste toujours possible. Léopold Kohr citait l’exemple des sénateurs américains des années 40, hommes éduqués, éclairés et responsables, qui avaient individuellement puis collectivement pris l'habitude de prendre le journal sans laisser la pièce dans le kiosque du marchand aveugle à l’entrée du sénat, trahissant la confiance de ce marchand. L’éducation est nécessaire dans ce sens, mais pas suffisante.
Le deuxième est la prévention bien visible, c’est à dire la police de proximité, ou l’ilotage. La présence aléatoire mais régulière d’agents en uniforme, à pied, affectés à un quartier donc apprenant à connaître de vue la population locale, visiblement formés et équipés pour agir immédiatement. 
Il est temps, à un moment ou le sentiment d’insécurité augmente et est exploité à des fins électorales, de prendre en compte que le cout d’un tel agent, patrouilleur ou ilotier est sans commune mesure avec celui d’une violence grandissante, du frein qu’elle est aux activités locales, du risque d’une évolution politique qui au nom de la sécurité remettrait en question le droit républicain, et avec celui d’une répression avec incarcération dont la progression est tout aussi fatale.
Et aussi qu'il est plus que temps de rétablir la réglementation des banques et des marchés financiers, abolie dans les années 80, et de ce fait ramener à un niveau beaucoup plus dissuasif la perception d'impunité dans la fiscalité et les opérations de bourse. 
L'impot sur le revenu, vieux de seulement cent ans, a créé une perception d'impunité nouvelle parce qu'il est complexe (les cas de déductibilités, d'exemptions, d'exceptions sont très nombreux et difficiles à expliquer), mais en même temps le danger d'être pris y est précaire, puisqu'il y a prescription au bout de trois ans en France (cinq aux États-Unis). Avec la Taxe sur l'Actif Net, c'est tout le contraire: Le bilan du contribuable (qui sera sa déclaration fiscale) n'évolue que lentement; il n'y a plus prescription, donc la faute devient permanente et peut être découverte n'importe quand dans l'avenir; et la faute la plus grave, qui est simplement d'omettre de déclarer un actif, peut être facilement criminalisée.