vendredi 17 décembre 2010

Comité Bastille - Réponse à Charles Gave : Faut-il enterrer l’euro ?

Charles Gave, l’économiste libéral bien connu, auteur notamment de L’État est mort ! Vive l’état ! (Bourin, 2010), qui est d’avis que la création de l’euro monnaie unique a été une erreur grave et qu’il devrait être abandonné, m’a envoyé un courriel objectant à ma position envers l’étalon-or, exprimée au cours d’un débat courriel sur l’avenir de l’euro. Vos observations sont les bienvenues.
CG : Votre analyse de l'étalon-or est quelque peu biaisée et ne correspond pas à la réalité historique. Ce qui a conduit à la chute du commerce international fut le fait que deux pays, les États-Unis et surtout la France, accumulèrent des quantités d'or gigantesques dans leurs caves au début des années 30 et refusèrent de laisser monter leurs masses monétaires à due proportion. (Mercantilisme, quand tu nous tiens...) De ce fait, les autres pays, étant en déficits, voyaient leurs masses monétaires se contracter et leurs économies plombées. L'Autriche, par exemple, se retrouva dans une situation tellement dangereuse que la Credit-Anstalt sauta. La diplomatie française refusa alors d'aider l'Autriche, trop proche de l'Allemagne à son gout. On connait la suite.
ATC : Les faits – exacts - que vous citez sont intéressants à rappeler aujourd’hui à propos de l’euro. Si je me fie à Milton Friedman, Ludwig Von Mises et Friedrich Hayek, la décision de la Bank of England d’abandonner unilatéralement la convertibilité en or de la Livre a été antérieure (1931), et a été mortelle pour le commerce international, accélérant la récession-dépression. La décision des banques américaines d’interrompre net (1930) les crédits export et de factoring consentis à l’industrie allemande depuis les années 20 ; celle des Etats-Unis de dévaluer le dollar (de $20 à $35 l’once, 1932) et d’augmenter les droits de douane de base à un taux général de 60% (Novembre 32 si ma mémoire est bonne), ont aussi fait partie de ces manœuvres protectionnistes sans réciprocité et sans concertation qui ont amplifié la crise. Mais il y a eu bien pire : Le Traité de Versailles (1919), attribuant à l’Allemagne la seule responsabilité de la guerre de 14 et lui imposant des dettes de guerre exorbitantes, a fragilisé l’économie allemande à un moment critique. En 1930-32, quand Brüning puis Von Papen étaient chanceliers, il eut suffi que la France prenne l’initiative d’un ample abandon-moratoire sur la dite dette pour aider la République de Weimar à survivre. La France fut intraitable (il faut dire que les États-Unis l’étaient tout autant avec la dette française…), jouant un rôle majeur dans l’appel à Hitler comme chancelier. J’insiste : Vu du point de vue de chacun, toutes ces décisions paraissaient raisonnables, et inévitables. De même je suis convaincu que la décision de sortir de l’euro aujourd’hui relèverait de la même rationalité, et aurait des conséquences similaires (mais pas au point de couter 50 millions de morts…).
CG : La création du bloc-or par Jacques Rueff (France, Italie, Suisse, Belgique) comme réponse à la sortie de l'étalon-or de la GB (qui sauva ce pays) plomba l'Italie (monnaie surévaluée, comme aujourd'hui) et poussa Mussolini vers des solutions de plus en plus nationalistes, tandis que en France (économie s'écroulant de -5 %) les déficits budgétaires explosaient. Comme solution, la déflation interne (Laval), ou la victoire du rentier sur l'entrepreneur, comme en Irlande ou en Grèce aujourd'hui, ce qui nous amena le front populaire et nous laissa désarmés en 1940. Brillant !
ATC : Ce serait faire honneur à Pierre Laval d’appeler mercantiliste ou déflationniste ses politiques lamentables. Sa vision politique volait bien trop bas pour cela. Les déficits budgétaires en France étaient préoccupants depuis 1919, je pense que la ponction de deux millions de morts dans la population active en a aussi été une cause. Par ailleurs je ne pense pas que le Front Populaire ait eu « tout faux », mais passons…
CG : Quant à l'Euro, l'Allemagne agresse les autres pays européens depuis 10 ans en subventionnant sa production, taxant sa consommation et refusant de déréglementer les secteurs des services ou elle n'est pas du tout concurrentielle (banques régionales par exemple). De ce fait l'Allemagne a développé un excédent cumulatif de ses comptes courants contre les autres pays de l'Euroland de 700 milliards d'euro depuis 7 ans. Comme elle ne veut plus nous prêter de quoi acheter des produits allemands et qu'elle ne veut pas déréglementer pour que nous lui vendions des services, elle veut nous forcer maintenant à suivre une politique déflationniste à la Laval. L'Allemagne nous fait ce que nous avons fait à l'Autriche dans les années 30. On a vu le résultat.
ATC : L’Allemagne pratique une TVA maximale de 19% contre 19.6% pour la France (Suède, Hongrie, Danemark : 25%.) Je ne connais pas de subventions allemandes à la production – il y en a bien sur - qui distingue ce pays de nous. Oui, l’Allemagne résiste aux efforts de dérégulation, mais comme tout le monde. Oui,leurs activités de services, en effet leurs banques régionales, sont souvent moins compétitives, d’où une forte présence étrangère (dont française) dans ces activités. Où voyez-vous une politique délibérée de l’Allemagne envers la France de refuser tout crédit ? Sauf erreur, il me semble que nos deux pays sont vis-à-vis l’un de l’autre à la fois premier débiteur et premier créditeur. Par contre oui, l’Allemagne, pays le plus compétitif du monde, accumule les réserves de change dont vous parlez. Cela nous permet de leur rappeler constamment que les Allemands ont construit ces réserves sur la prospérité de leurs clients européens et mondiaux, et qu’ils ont intérêt à ce que cela dure. Je sais que le message est parfois dur à passer… Mais les accuser d’agression me parait un procès d’intention qui n’est vraiment plus de mise.
CG : C'est très bien de dire que c’est merveilleux et que l'Europe ne progresse que dans les crises, mais cela relève du wishful thinking. C'est comme de dire que la raclée que nous avons pris en 1940 était un bonne nouvelle et que cela allait forcer notre pays à suivre une meilleure politique. Certains, beaucoup, l'ont dit à l'époque.
ATC : Je ne dis pas que c’est merveilleux ni catastrophique. Je dis que cela est, et j’ai entendu directement Jean Monnet le prévoir en conférence de presse en 1967. Mais sans s’en réjouir : « Nous irons de crise en crise, disait-il, tandis que la prospérité européenne atteindra des niveaux jamais connus avant, donc nous aurons chaque fois plus à perdre qu’a gagner (contrairement au contexte de 1919-39) si on ne résoud pas chaque crise, et nous résoudrons chacune comme guidés par une Main Invisible. » (Il connaissait ses classiques !). Il était surement un optimisme, mais quand je vois ce qu’est devenue l’UE face aux Etats-Unis depuis 1967, il me semble que l’histoire lui a donné raison.
CG : L'euro est un Frankenstein financier qui doit disparaitre comme l'étalon-or, et l'Europe sera débarrassée de cette construction technocratique qui l'étrangle. Et chaque pays aura le taux de change qu'il mérite. Il n'y a aucune raison que cela entraine la fin de l'Europe. La Grande Bretagne, la Suède, le Danemark, tous pays de profonde et ancienne tradition démocratique, ne font pas partie de l'Euro et s'en trouvent fort bien.
ATC : L’euro était fondé sur des accords (Maastricht) de non-divergence des politiques budgétaires et fiscales. Ces accords impliquaient une part de wishful thinking, mais il me semble que jusqu'à 2008 l’euro n’a pas si mal marché que cela. Par contre, fin 2008, on a enfin découvert l’étendue vertigineuse d’un crime économique conçu d’abord par le monde de la finance américaine. Il a fait éclater la discipline de Maastricht. Il a commencé dans les années 80 quand Wall Street et autres ont découvert que la dérégulation boursière permettait (voir mon bouquin) : a). de racheter ses propres actions, en déni total de la notion de souveraineté de la loi du marché dont vous êtes vous-même un brillant défenseur, donc de manipuler entre initiés ses propres cours de bourse, b). d’anticiper donc les mouvements à la hausse ou à la baisse d’un marché boursier qui anticipe lui-même toujours ses propres prévisions dans ses décisions d’achat et vente, c) de rémunérer ses dirigeants par stock-options en leur promettant de ramasser un pactole quand ils auront fait monter les cours en influençant les dites prévisions, puis un parachute doré quand ils retomberont fatalement, d). de titriser donc convertir en instruments financiers négociables tout risque économique… y compris ceux que ces financiers créaient par de telles manœuvres ! Ce crime économique donne raison à Karl Marx pour la première fois dans l’histoire (il fallait le faire !) : De l’aveu même des grands medias U. S. (Fortune, Nov. 03, Times, été 2004), le pouvoir d’achat de la moitié la plus pauvre des populations américaines et européennes, pour la première fois depuis que fut inventé le mot « capitalisme », a baissé dans l'absolu pendant que des fortunes vertigineuses s’accumulaient à toute vitesse (Ex : How hedge fund manager John Paulson bet against the real estate bubble and made $15 billion in a single year.) Quel qu’ait pu être le crime intellectuel des naïfs qui ont créé l’euro, je pense qu’il est une rigolade à coté de ce crime du millénaire. Vous me direz qu’ils sont punis : Avec des amendes qui entament à peine leurs bonus, et des peines de prisons ridicules. Comme si, pour combattre Al Capone et ses meurtres en série, on avait mis des taxes sur les ventes de mitraillettes Thomson et leurs munitions…
CG : Je n'ai jamais compris cet acharnement des autorités françaises à instaurer des taux de change fixes. Tous les désastres économiques et financiers de l'Histoire trouvent leurs sources dans des taux de change fixes. Quand donc nos "élites" comprendront elles que les marchés fonctionnent mieux que les constructions technocratiques? Jamais sans doute, car les taux de change fixe donnent du boulot à tous nos inspecteurs des finances. La France après tout a été la matrice intellectuelle de tous les totalitarismes, et ce depuis 1793.
ATC : Il me semble que la dispute sur la parité fixe est éteinte depuis que la France a accepté d’abandonner sa souveraineté monétaire à une banque centrale européenne, dirigé par un Jean-Claude Trichet plus allemand qu’un allemand, plus suisse qu’un suisse, et dont Ludwig Erhard aurait été fier. Oui, les marchés fonctionnent mieux qu’une construction technocratique mais pas quand des tricheries éhontées sont rendues possibles par l’abolition de toute règle du jeu (ce n’est quand même pas la France qui a inventé la réglementation des marchés boursiers que Carter puis Reagan ont fait sauter).
CG : Quand l'enfant naturel de la France, l'Union soviétique, a sauté malgré Glasnost et Perestroïka, ce fut une très bonne nouvelle. De même pour l'euro quand il sautera, autre idée Française s'il en fut.
ATC : Je vous laisse votre jugement sur les enfants naturels et sur la paternité de l’euro! Les séquelles de la sortie du communisme, dont je me suis réjoui en son temps, ont couté à la Russie 10 millions d’habitants, du fait de la chute vertigineuse de l’espérance de vie (de 155 à 145 millions, de 70 ans à 55 ans entre 1989 et 2004.) Je ne pense pas que la sortie de l’euro aurait une conséquence aussi dramatique pour l’UE. Mais les conséquences seraient tellement ruineuses - et pour l’Allemagne pour commencer - que je ne le crois pas possible. Je prévois que l’UE devra, comme vous le dites vous-même, faire plusieurs pas en avant vers l’abandon de souveraineté et la coordination budgétaire et fiscale. Et ce sera douloureux bien sur. Mais il me semble que c’est ce que nous observons en ce moment… « Le pire n’est pas toujours inévitable » (Euripide).
Conclusion : Je respecte beaucoup vos travaux. Par ailleurs je crois qu’en vieux libéral vous voyez la France et ses fonctionnaires comme le Mal personnifié. Frédéric Bastiat était de votre avis. Mais l’admirable Suède a plus de fonctionnaires que nous ; et, depuis, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. J’espère sincèrement que l’euro, bientôt élargi a l’Estonie puis à la Croatie, survivra pour notre bien à tous.
Commentaire ajouté en Février 2014: Je n'ai rien trouvé à changer à mes réponses de 2010. Je me suis permis de mettre en caractères gras celles ou, me semble t-il, la suite des évènements m'ont donné raison... Notamment il me semble que l'Allemagne depuis 2010 a beaucoup révisé sa politique de discipline financière pure et dure (création d'un SMIC, assouplissement des garanties qui ont permis à la Grèce, l'Irlande et autres de 'tenir le coup'...) Par contre j'ai cette semaine remis sur le tapis les dangers bien réels qui pèsent sur le système bancaire des deux cotés de l'Atlantique, dangers nés de la grande dérégulation en 1978-91 à Wall Street, dans ma lettre à Christian Noyer.